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[Révisions estivales #1] Rage Against The Machine, full concert @ Kaplakriki (Island, 12.06.93) – Vieilleries live et considérations rétrogrades

Red-Light-District

Vingt années après, c’est intéressant de remettre les yeux et les oreilles sur une vieillerie nineties comme Rage Against The Machine. L’expérience laisse par moment une impression étrange, qui mêle passéisme fadasse et petits instants fugaces de clarté.

Tout à coup, on se prend à se souvenir qu’à l’époque du grand méchant Music Business, où les très, très vilaines maisons de disques dictaient leurs lois et où ces salauds de journalistes étaient surpuissants, les groupes n’avaient pas toujours-déjà le genou à terre et la bouche grand’ouverte devant le pantalon baissé de la réclame. L’horizon de leur réussite n’était pas de produire des parades sonores rosâtres pensées pour servir de faire-valoir à une marque de soda ou de microprocesseur.

Ils étaient peut-être débiles et dépendants, mais ils avaient de la substance.

Avec les années 2000, les danseuses arrogantes sont descendues des scènes de ballet, qui les unes après les autres ont clos les portes et vendu les murs. Les reines d’un temps ont transféré leurs activités dans les quartiers rouges, aux côtés des petites jeunes sans illusions dont les rêves de devenir étoile se sont d’emblée cristallisés en clubs de strip-tease, avant qu’elles ne finissent ensemble par rejoindre les vitrines aux éclairages tamisés disposées à fleur de chaussée. Et les voilà toutes, les jeunes et les vieilles, les belles et les moches, les bonnes et les mauvaises, qui hèlent désormais le vicelard distant ou le petit con qui s’imagine tout-puissant, reconnaissantes de les voir venir de temps en temps leur défoncer la dignité pour une poignée d’euros, avec laquelle elles pourront faire nettoyer enfin les tristes linges sur lesquels elles sont en train d’essuyer  timidement leur bouche tout en séchant leurs yeux.

Les loueurs de vitrines disent qu’elles sont libres et indépendantes sur leur nouvelle petite scène, plus confidentielle parce que ce n’est plus l’époque des ballets, effectivement, mais où leurs danses expertes leur permettent de vendre mieux les services dérivés qu’elles ont appris à développer. Leur savoir-faire de danseuse, elles s’en rendent compte au fur et à mesure que le goût de l’amertume monte dans leur gorge, année après année, est devenu un complément à la scénographie de la lumière rouge – et ne vaut rien en soi. L’important, c’est que toutes les lumières soient à peu près du même rouge au même moment, comme ça toutes les filles se ressemblent et le client est rassuré. Mais elles-mêmes et leur stupide amour du beau geste, ne valent finalement rien comparées à la galerie des vitrines lumineuses, qui les enferme tout en les ouvrant au monde… Il serait malvenu qu’elles demandent une plus grande vitrine, pour pouvoir mieux danser, ou plus d’argent pour pouvoir vivre de la danse au moins un peu. Celles qui viennent du ballet ont su prendre les meilleurs emplacements et les plus vastes cabines, pour continuer à faire fructifier leur notoriété et s’en sortir un peu mieux, un peu plus longtemps, quitte à tuer les autres dans l’oeuf. Les plus petites se disent que c’est déjà mieux que rien de pouvoir être un minimum visible, même très peu, pour tenter d’accrocher le passant. Mais ce n’est pas juste. Elles songent à partir. Mais où ?

Quelques unes parmi les plus anciennes tentent de se convaincre qu’elles ont eu de la chance de quitter le grand réseau et le cirque de la scène mégalomane. Les plus jeunes n’y pensent même plus : le ballet fait partie de la légende, elles ne s’encombrent plus tant que ça d’amour du mouvement juste, de la recherches des combinaisons nouvelles et parfaites. Et depuis toujours elles vivent de très peu de choses. Alors elles caricaturent leur danse, copient les chorégraphies les plus séduisantes que les plus vieilles ont élaborées il y a des années. Elles ne s’encombrent bientôt même plus de les modifier au moins un peu, parce que ce qu’elles veulent, c’est aller au plus efficace – question de survie. Mais elles n’en sont que plus fades et interchangeables, tenant une certaine popularité un temps et perdant toute affection quelques mois après.  Toutes voudraient se raccrocher à ce qu’on leur dit, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire : elles veulent croire qu’elles ont pris leur destin en main, qu’elles atteignent leur clientèle en direct, au sein d’une relation de proximité nouée à même le trottoir, sans plus avoir à passer par les grands théâtres d’antan. Mais un de leurs clients leur a dit un jour qu’elles y avaient peut-être quelque peu perdu de leur superbe. Peut-être.

Peut-être aussi que des petites merveilleuses, un peu plus courageuses et un peu plus talentueuses parviendront à toucher du doigt encore une certaine grâce, une certaine profondeur. Pour la gloire. Pour montrer que c’est encore possible. Mais c’est peu probable disent la plupart d’entre elles, parce que, comble de l’ironie, derrière leurs vitres souillées par les regards nombreux et pressés qui ne les voient plus réellement, elles savent que ce sont  les petites putes écervelées du temps d’avant, celle qui ne pouvaient rien faire d’autre que d’être ici-même parce que la danse ne les a jamais intéressé, qui sont passé des vitrines aux grandes scènes du monde. L’inconsistance pathétique de celles-là a été canonisée par les apôtres du vide, sans aucune raison. Ces beaux faiseurs de robes, elles ont eu peu de mal à les hypnotiser, du haut de leur état de chimères à la félinité improbable, un corps féminin jusqu’à l’hyperbole au goût de plastique et un cerveau de chat. Elles avaient eu en dotation leur surface sculpturale, ils leur ont donnés des tutus plus qu’il n’en faut, des costumes superbes et des robes incroyables. Pourtant elles ne savent pas danser – mais elles sont jolies dans leur bêtises, et elles sont dociles comme des bêtes.

Malgré tout il faut survivre encore. Dans les rouges sordides de leurs cabines, les danseuses se démènent pour appâter n’importe lequel de ceux qui passent, parce que si elle en séduise un, elles pourront leur arracher quelques euros en les faisant jouir un temps, même court. Mais surtout, cela résonnera dans leur tête de petite fille éternelle comme une satisfaction : « Tu as été forte, tu n’as pas dansé comme tu voulais, mais tu as bien dansé« .

Mais une autre voix leur dit que tout ça n’est peut-être pas vraiment arrivé de cette façon, et que la vérité, c’est qu’elles ne sont plus faites pour danser. Parce que les choses ont changé, parce que la beauté a changé, parce que la surface est devenue la substance, parce que le monde s’est replié.

La substance a chuté de toute sa lourdeur dans le caniveau, s’y brisant le cou en faisant jaillir alentours les eaux sales aux reflets de pétrole qui se trouvaient là. Et la boue huileuse, les Zahia, les Nabila, les Loana, sèche lentement son inutilité fascinante sur les temps de cerveaux mis à disposition par les libidos envoûtées.

Moralité : « Know Your Enemy. »

_

Tracklisting :

00:00 – Take the power back
06:10 – Bombtrack
10:30 – People of the sun
12:45 – Town ship rebellion
18:10 – Fistful of steel
23:24 – Know your enemy
28:14 – Bullet in the head
35:13 – Darkness(of greed)
38:55 – Killing in the name
44:50 – Freedom

[+]

ratm.com

Photographie d’après un cliché de Simi.

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